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Dans 20 ans, ceux qui auront conservé leur job seront les plus malheureux.

Dans 20 ans, ceux qui auront conservé leur job seront les plus malheureux.
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Blade Ridge
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2046. Simon arrive dans un bureau presque désert. La lumière s'allume toute seule et l'odeur du café fraîchement moulu envahit ses narines. Ses habitudes de travail, comment il aime son café... tout est chorégraphié pour que son expérience de travail soit optimale.

Sa mission quotidienne : relire les documents produits par l'IA de son entreprise. Il va parcourir les propositions, proposer quelques axes d'amélioration puis rentrer chez lui en début d'après-midi avec l'insatisfaction du travail accompli.

Il sait très bien que ses propositions ne seront pas prises en compte.


Ce futur, tu le vois venir.

Mais il y a une différence entre le savoir et le ressentir en profondeur.

Le 13 mars 2020, le Royaume-Uni comptait 600 cas. 20 jours plus tard, 30 000.

Tu as réalisé depuis longtemps que l'IA est en train de transformer le monde, tout comme l'électricité et internet l'ont fait. Mais il existe une différence avec les précédents cycles d'innovation.

Avant, le changement était linéaire.
Aujourd'hui, il est exponentiel.

Les changements induits par l'IA sont subtils.

Le paysage s'est lentement métamorphosé. Tout a commencé avec l'apparition de ChatGPT en novembre 2022. À l'époque, les chatbots sur le marché se résumaient à des arbres de réponses configurés par des humains.

Tu te souviens de tes premières interactions avec l'IA ? Pouvoir discuter avec ChatGPT était une expérience inédite.

Mais les cas d'usage réels étaient limités. ChatGPT rédigeait des mails médiocres, se trompait fréquemment et parlait comme un robot.

Bond en avant de trois ans.

En 2025, 75% des travailleurs de la connaissance utilisent l'IA au quotidien. Plus personne ne se demande qui a rédigé le mail, car les modèles de langage imitent parfaitement le style des humains.

C'est un petit pas en avant, mais l'IA ne va pas nous voler nos jobs, n'est-ce pas ?
Eh bien...
Il y a un piège.
Une forme d'accoutumance vicieuse au progrès.

C'est comme de voir ton enfant grandir : tu sais qu'il grandit. Mais tu le vois tous les jours, donc tu n'en prends pas conscience avant d'aller lui acheter de nouveaux vêtements.

Ta famille éloignée, qui le voit une fois par an, est choquée à chaque fois.

C'est ce phénomène qui rend le progrès de l'IA presque indétectable. Une étude de l'Université du Kansas lui a donné un nom :

Le biais de la croissance exponentielle.

Les participants sous-estimaient systématiquement les capacités de l'IA, en particulier sur des problèmes abstraits.

Il y a 3 ans, l'idée que des articles, posts LinkedIn ou mails puissent être rédigés par l'IA de manière indétectable relevait de la pure SF.

C'est devenu la norme.

Tu ressens chaque doublement du champ de compétence de l'IA de la même manière.

Le premier upgrade de l'IA t'a fait gagner 20 minutes.
Le dernier éliminera la raison pour laquelle ton entreprise t'emploie.

La courbe du progrès est exponentielle.

Dans les mois à venir, nous allons :

Séparément, ces avancées semblent incrémentales.
Ensemble, elles provoquent une accélération jamais vue.
90% de la progression va arriver d'un seul coup.

C'est ce que j'appelle Le Mur : le changement s'accumule en silence, puis tout bascule du jour au lendemain.

Le Mur : le changement s'accumule en silence, puis tout bascule d'un seul coup.

En 2046, Simon se souvient de l'année 2026.

D'avoir lu des articles sur le futur de l'IA.
D'avoir appris à utiliser toutes sortes de nouveaux outils.
Il se remémore avec nostalgie ce qu'était le monde, 20 ans plus tôt.
Quand il comprenait encore comment il tournait.
Et il se demande :

"Quand est-ce que j'ai raté le coche ?"

95% de ton travail a une date d'expiration.

Mon opinion actuelle :

Dans les prochaines années, l'IA pourra absorber 95% des tâches des travailleurs de la connaissance. Dans les prochaines décennies, elle pourra absorber 95% des tâches tout court.

Ce n'est pas de la théorie futuriste.

Satya Nadella, le CEO de Microsoft, a révélé que 30% du code de Microsoft est déjà écrit par l'IA. 40%+ des licenciements récents ciblaient des ingénieurs logiciels.

Les industries touchées dessinent le cercle de compétences grandissant que l'IA absorbe, qui double tous les 5 mois.

Goldman Sachs estime que 300M d'emplois seront affectés mondialement.
McKinsey estime que 375M de personnes devront changer de carrière d'ici 2030.

Et ces estimations sont conservatrices.

Mais aujourd'hui, le but du jeu n'est pas de sauver son job.

C'est le moment de mettre à jour ses modèles mentaux pour se préparer aux conséquences en cascade qui seront engendrées par Le Mur.

Le problème de Simon, c'est qu'il avait changé sa façon de travailler.

Pas sa façon de penser.

Tes meilleurs modèles mentaux sont en train de te mentir.

Un modèle mental, c'est tout simplement une représentation de la réalité.

"Il faut avoir des modèles en tête. Et il faut organiser son expérience — directe et indirecte — sur ce treillis de modèles." — Charlie Munger, USC Business School (1994).

Mais les modèles fonctionnent quand l'environnement est stable. Quand il mute exponentiellement, la réalité se déforme.

L'IA chamboule déjà TOUS nos modèles mentaux de trois façons différentes.

Les trois mutations silencieuses de tes modèles mentaux.

(1) L'effet loupe

Un modèle mental très connu est le 80/20 : 20% des inputs produisent 80% des outputs.

Dans le futur proche, ce modèle sera transformé à l'extrême. Parce que 1% des inputs produira 99% des outputs.

En 2023, 758 consultants BCG ont participé à une étude. Ils ont accompli des tâches avec GPT-4.

Résultats :

Le plus gros boost allait aux consultants les plus faibles (+43%).

Mais la même étude révèle l'envers du décor : pour les tâches à la frontière du champ de compétence de l'IA, ces mêmes consultants amenaient -19% de solutions correctes. Meilleurs avec l'IA, pires à cause d'elle.

Le 80/20 se concentre jusqu'à l'extrême :

Une poignée de consultants qui savent naviguer la frontière capturent une part disproportionnée de la valeur.

Pour les autres, la moyenne se lisse et crée des clones du consulting.

(2) La perte de contexte

Si l'environnement mute exponentiellement, les raccourcis mentaux deviennent irrationnels.

La règle des 37% dit qu'en situation de choix, la stratégie optimale est d'explorer 37% des options sans choisir, puis de prendre la première qui surpasse toutes les précédentes.

C'est le modèle optimal pour recruter, acheter un appart, choisir un fournisseur.

Mais elle suppose une contrainte de ressource :

Quand l'IA supprime cette contrainte et peut évaluer 10 000 candidats en parallèle ou comparer instantanément tous les appartements du marché...

La règle cesse de fonctionner.

Elle n'est plus optimale.
Elle est juste lente.

Et le recruteur qui s'accroche à son intuition de terrain se fait doubler par celui qui a compris que la contrainte qui justifiait ce raccourci a disparu.

(3) L'inversion

Dans son classique de la productivité, Stephen Covey nous explique qu'il faut se concentrer sur ce qu'on peut contrôler. Mais si l'IA peut contrôler et exécuter presque tout, le modèle s'inverse.

La valeur passe dans la restriction délibérée : choisir quoi ne PAS déléguer à l'IA.

L'information était rare et le jugement commun.
Maintenant c'est l'inverse.

Mes amis d'école qui sont devenus développeurs utilisent l'IA :

Mais parfois, ils ne comprennent plus leur propre code.

En déléguant tout, tu contrôles tout mais sans rien maîtriser. Quand l'IA étend ce cercle à l'infini, le vrai pouvoir n'est plus d'agir sur plus de choses.

Choisir sur quoi transpirer est ton plus grand pouvoir.

Trois mutations.
Silencieuses.
Déjà en marche.

Et le pire, c'est que ton cerveau est en train de perdre sa capacité à les détecter.

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les modèles mentaux ne sont plus intemporels.

Mettre à jour ses modèles mentaux est crucial, sans quoi nous sommes condamnés à prendre des décisions erronées.

C'est contre-intuitif :

J'ai passé deux décennies à collecter et appliquer d'excellents modèles. Mon cerveau sait que ces modèles fonctionnent. Ils m'ont toujours bien servi. Mais ils vont devenir obsolètes du jour au lendemain si je ne les mets pas à jour.

Daniel Kahneman a montré que notre cerveau fonctionne sur deux systèmes.

  1. Le Système 1 est rapide, instinctif, automatique : c'est lui qui reconnaît un visage, calcule 2 + 2 et te fait freiner avant même d'avoir analysé le danger.
  2. Le Système 2 est lent, délibéré, coûteux en énergie : c'est lui qui résout une équation, pèse le pour et le contre d'une décision importante et te force à penser quand tu préférerais ne pas le faire.

L'IA est un Système 1 externalisé surpuissant. Elle produit des réponses fluides, instantanées, convaincantes. Ça sonne juste, donc on ne vérifie pas. Mais lorsque le Système 2 n'est plus sollicité, il s'atrophie.

Moins on pense par soi-même, moins on détecte quand l'IA a tort et plus on lui fait confiance.

Les données existent déjà et sont sans appel : un usage fréquent de ChatGPT est corrélé chez les étudiants à une baisse flagrante du score de pensée critique. Les effets se sont montrés persistants même après l'arrêt de l'expérience.

David Krakauer, du Santa Fe Institute, distingue deux types d'outils cognitifs :

  1. Les outils compétitifs font le travail à ta place et provoquent une atrophie.
  2. Les outils complémentaires te rendent plus intelligent même quand tu ne les utilises pas.

L'IA peut être l'un ou l'autre. Tout dépend de comment tu l'utilises. Mais par défaut et sans effort délibéré, elle est compétitive.

Outils complémentaires vs. compétitifs — David Krakauer, Santa Fe Institute.

Et le muscle qui ne travaille plus disparaît.

Nicholas Carr résumait déjà le problème en 2010 :

"Le prix que nous payons pour être constamment submergés d'information, c'est la perte de notre capacité à contempler et à nous engager dans le type de réflexion profonde qui exige de se concentrer sur une seule chose."

Le clivage générationnel aggrave tout : les adultes perdent des compétences construites en décennies.

Les enfants ne les construisent jamais.

Simon pensait pourtant avoir fait ses devoirs en achetant une formation IA hors de prix à un infopreneur peu scrupuleux...

Apprendre à utiliser l'IA ne te sauvera pas.

Voir le problème est un premier pas. Mais reste à se demander : qui va s'épanouir dans 20 ans ? Ce ne sont pas les personnes qui ont appris à utiliser l'IA en temps et en heure, même si cela reste une bonne idée.

Ce sont ceux qui auront appris à trouver du sens.
À comprendre leur pourquoi.
Et qui seront équipés des modèles mentaux qui leur permettront de naviguer un monde où les règles mutent en permanence.

Un rôle disparaît quand il est absorbé par l'IA.
Une raison survit.

"Celui qui a un pourquoi peut supporter presque n'importe quel comment." — Nietzsche

On ne possède jamais entièrement un monopole sur une compétence.

Mais on peut construire un monopole sur un problème — être la personne qui comprend pourquoi quelque chose doit exister, pas juste comment le construire.

Faire cela nécessite un excellent Filtre Existentiel : ce qui distingue l'humain de l'IA, c'est la finitude. Le temps, l'attention, l'énergie sont limités.

On doit choisir.

Cette contrainte est créatrice de sens. L'IA n'a pas de finitude, donc cette notion lui est étrangère. Le Filtre n'est pas un modèle mental parmi d'autres.

C'est le méta-modèle, le système d'exploitation sur lequel les autres tournent.

On pourrait objecter : si les modèles mentaux mutent naturellement, pourquoi s'en inquiéter ? Chaque révolution technologique a produit la même panique et à chaque fois, on s'est adaptés.

L'écriture n'a pas détruit la mémoire.

Internet n'a pas détruit la pensée profonde. Mais l'IA est en train de détruire ta pensée critique.

Et c'est vrai : le mécanisme d'adaptation fonctionne. Les 75% de travailleurs qui utilisent l'IA au quotidien sont déjà en train de muter.

Mais il y a une différence entre muter et muter dans la bonne direction.

L'atrophie cognitive est aussi une mutation.
Déléguer sans comprendre est aussi une adaptation.

Le système s'auto-corrige mais il peut s'auto-corriger vers le bas. Les cycles précédents laissaient des décennies pour trier les bonnes mutations des mauvaises. Celui-ci double tous les 7 mois.

Le Filtre Existentiel n'est pas là pour empêcher la mutation.
Il est là pour choisir laquelle.

Au travers du Filtre, les activités primitives deviennent des investissements stratégiques : trek, escalade, méditation... ce ne sont plus de simples hobbies. Ce sont les rares contextes où tu es seul face à tes limites, sans IA pour répondre ou faire à ta place.

Ce sont des entraînements au Filtre Existentiel.

Cette intuition incarnée qui te dit que quelque chose cloche avant que tu saches pourquoi, c'est l'irréductiblement humain.

Simon se souvient qu'il surfait à la surface.
Rapide, agréable.
Il ne se souvient plus à quoi ressemblait le fond.

Mais certaines personnes, elles, ont continué à plonger.

Le Mur ne les surprendra pas.


PS : Tu as identifié ton Filtre ? Réponds à ce mail, je lis tout.