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Le lieu n'a rien perdu. Toi, si.

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Le portail est le même. C'est bête à dire mais c'est la première chose qui me tombe dessus. Le portail est le même, la peinture a peut-être changé de couleur, je n'ai jamais fait attention à la couleur quand j'avais six ans, mais le portail est le même et la petite main qui tenait la mienne vient de la lâcher.

Emilia passe la porte. Elle ne se retourne pas. Elle est déjà avalée par le hall, ce couloir un peu sombre au début parce que la lumière du dehors t'aveugle et qu'il faut deux secondes pour que tes yeux s'habituent, et pendant ces deux secondes-là ce n'est pas mes yeux qui s'habituent, c'est autre chose.

L'odeur monte.

Je ne saurais même pas te la nommer proprement. C'est un mélange. Le lino, peut-être. Les manteaux mouillés entassés au vestiaire un matin de pluie. Un fond de produit d'entretien qui a passé la serpillière la veille au soir, quelque chose d'un peu sucré et d'un peu chimique en même temps. La craie, si la craie existe encore.

Peu importe l'ingrédient exact. C'est l'accord. C'est l'accord précis de cette école-là, et il n'a pas bougé d'un iota en 30 ans.

Et ma gorge se serre.

Elle se serre avant. C'est ça le truc que je veux que tu voies. Elle se serre avant que j'aie pensé quoi que ce soit, avant que j'aie formulé « tiens, ça sent comme quand », avant le moindre souvenir articulé.

Le corps est déjà en train de faire son truc, l'arrêt net des pieds sur le trottoir, cette pression bizarre entre les omoplates comme si un cartable venait de se reposer là, sur des épaules qui n'existent plus, un cartable fantôme. Et pendant une seconde entière, j'ai six ans et 34 en même temps, debout sur le même mètre carré de bitume, deux âges du même corps superposés à la même adresse.

Tu ressens, et tu comprends après.

Le canal qui ne prévient pas : quatre sens passent par le tri (relais) avant d'arriver ; l'odorat, ligne rouge directe, atteint la mémoire et l'émotion sans relais, sans filtre.

L'odeur ne demande pas la permission à ta raison. Elle court-circuite. Les autres sens font un détour, un tri par un relais central avant d'arriver ; l'odeur, non, elle a une ligne directe sur la mémoire et l'émotion, sans relais, sans filtre.

Ce n'est pas une image : l'odorat est le seul de tes sens qui atteint la mémoire et l'émotion sans passer par le tri des autres. Le circuit de l'odeur et celui de l'émotion, à l'origine, c'est le même tissu.

C'est pour ça que tu peux oublier un visage et jamais une odeur. C'est pour ça que Proust n'a pas écrit 3 000 pages à partir d'une photo.

Il lui a fallu une madeleine trempée. Le goût, l'odeur. Le canal qui ne ment pas et qui ne prévient pas.

« Quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes […] à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. » Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1913.
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The Unreached Tonic
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Tout est plein. Le creux est là quand même.

Bon.

Et là normalement tu attends que je te dise que c'est triste. Que je sois là, planté au portail, à pleurer mon enfance perdue, le temps qui file, tout ça. Sauf que.

Sauf que rien ne manque.

Je reste planté une seconde de trop et je regarde : il n'y a rien. Rien de cassé. Le préau renvoie les mêmes cris aigus, ça pourrait être 1997 ou aujourd'hui, c'est le même son. La cour déborde. La sonnerie vrille les tympans pareil. Aucune vitre cassée. Aucune ruine. Aucune chaise vide au fond d'une salle abandonnée.

Tout est là. Tout fonctionne. Tout est plein à ras bord d'une vie qui bourdonne.

Et le creux est là quand même. Précis. Sans rien à pointer du doigt.

Le manque n'a pas d'adresse

C'est ça qui me tue. C'est ça l'anomalie. La nostalgie, on te la vend toujours comme un deuil : on a rasé le cinéma de ton adolescence pour un parking, ta chambre d'enfant est un bureau maintenant. Le monde a effacé la scène de ton passé, et tu pleures une ruine.

Sauf que là il n'y a pas de ruine. C'est le cas le plus propre imaginable.

Le lieu n'a rien perdu. Il tourne, il est plein, il est habité, et ma propre fille vient d'y entrer. Aucun objet manquant dans le champ.

Le mot lui-même te trahit. Nostalgie, c'est nostos, le retour, plus algos, la douleur. En 1688, un médecin suisse invente le terme pour des mercenaires qui mouraient du mal du pays, et le remède qu'on prescrivait, c'était de rentrer. Trois siècles plus tard, on cherche encore le remède au mauvais endroit.

Donc si rien ne manque ici, alors ce qui manque n'est pas ici.

Tu me suis ? Le manque n'a pas d'adresse dans le lieu. Je cherche le mur abattu, la trace du temps, l'accroc : il n'y en a pas.

Le manque est là et pourtant nulle part sur la carte de ce que je vois. Je me suis trompé de coordonnées depuis le début. L'objet de ma nostalgie n'a jamais été le lieu.

Oui, je choisis le cas le plus propre, l'école intacte, la fille qui entre. Mais c'est justement le cas propre qui montre ce que les autres cachent : même le jour où on a rasé ton cinéma pour un parking, ce n'était jamais le cinéma que tu pleurais. La ruine, quand il y en a une, ne fait que déguiser le vrai manque en trou dans le mur.

Jankélévitch avait déplacé ces coordonnées bien avant moi. On revient dans l'espace ; jamais dans le temps.

« Ithaque aussi est une autre île, à la même place, mais non pas à la même date ; c'est une patrie d'un autre temps. »
Vladimir Jankélévitch, L'Irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1974.

L'irréversible, ce n'est pas la géographie. C'est qu'on ne peut plus redevenir celui qu'on était.

C'est la couche de moi que le lieu n'héberge plus.

Il te relève

Voilà le retournement. Ce n'est pas l'endroit qui m'a quitté. C'est moi qui ai quitté l'endroit, il y a longtemps, sauf que je n'avais jamais regardé qui avait pris ma place.

Le lieu ne t'expulse pas. Il ne ferme pas non plus. Il fait autre chose, un truc pour lequel le langage courant n'a pas de mot, alors je vais en emprunter un au vocabulaire militaire. Il te relève.

La Relève. Comme une sentinelle. Quand une sentinelle est relevée, le poste ne ferme pas. Rien de dramatique.

La Relève : le poste ne ferme pas, il change de corps. Un corps écarté (destitué, gardé, élevé), un autre le prend. Aufhebung de Derrida : destituer, conserver et hausser d'un même geste.

Ton tour est fini, un autre corps vient prendre le poste que tu tenais, et toi tu t'écartes. Le poste continue sans toi. Il n'a jamais eu besoin de toi spécifiquement : il avait besoin de quelqu'un, et pendant un temps ce quelqu'un c'était toi.

Dit comme ça, ça a l'air froid, presque vexant : tu n'étais pas irremplaçable. C'est l'inverse d'une insulte. C'est même la seule raison pour laquelle la chose te survit.

Et ce quelqu'un n'a pas à être ton enfant : n'importe quel gosse qui a franchi ce portail ce matin te relève déjà. Emilia rend la Relève visible, elle ne l'invente pas.

Fermer et être relevé, ce n'est pas la même perte. Quand un lieu ferme, quelque chose disparaît du monde. Quand tu es relevé, rien ne disparaît. Tu perds seulement ton tour.

La chose continue, pleine, vivante, et c'est précisément parce qu'elle continue sans toi que ça fait ce vertige-là.

Le mot n'est pas choisi au hasard. C'est celui par lequel Derrida a traduit l'intraduisible Aufhebung de Hegel : relever, c'est d'un même geste destituer, conserver et hausser d'un cran. Être relevé, ce n'est pas être effacé. C'est être écarté, gardé et élevé en même temps.

Et un poste qui ne ferme pas, ça existe pour de vrai. À Arlington, la tombe du Soldat inconnu est gardée chaque minute depuis 1937. Le corps qui monte la garde est relevé toutes les heures, toutes les demi-heures l'été.

La garde, elle, n'a pas cessé une fois en presque un siècle. Le veilleur tourne, la veille continue.

« Tu mens, gentiment »

Alors il faut que je sois honnête, parce que sinon je triche, et si je triche tu le sens et tu fermes le mail. Il y a une objection à ce que je viens de dire, la meilleure possible, celle que je me fais à moi-même.

« Tu racontes une jolie histoire, mais l'odeur n'unit pas deux couches de toi. Elle déclenche un souvenir, point. Tu n'es pas deux personnes à une adresse : tu es une personne qui se souvient. Le lieu ne tient rien du tout. Une école ne garde pas ton enfance dans ses murs comme un coffre garde de l'or. C'est toi qui projettes ça dessus, un état qui n'existe que dans ta tête, maintenant, et que tu colles sur le bâtiment comme s'il en était le propriétaire. C'est du sentimentalisme rhabillé en métaphysique. »

Et je réponds : oui. Oui, entièrement. Le lieu ne tient rien.

Je concède tout. Le mur ne stocke pas mon enfance. Le couloir ne conserve aucune couche de moi.

La couche n'est pas dans le bâtiment, elle est en moi, c'est moi qui la lui prête. Tu as raison sur toute la ligne.

Mais regarde ce qui reste debout une fois que je t'ai tout donné. Si la couche est prêtée par moi et pas hébergée par le lieu, alors pourquoi l'odeur ? Pourquoi ce déclencheur-là et pas un autre ?

Parce que l'odeur est la seule chose au monde qui rallume cette couche sans me demander mon avis. Involontairement. Dans le corps. Avant la tête.

Une photo, je décide de la regarder. Un souvenir, je peux le convoquer, le tourner, le ranger. L'odeur, non : elle me tombe dessus et le déclenchement a déjà eu lieu avant que je sois consulté.

Le lieu ne détient pas la couche. L'odeur la rouvre de force. Toute la différence est là.

Et l'objection se retourne : un souvenir déclenché par une odeur n'est pas plus fidèle qu'un autre, on ne mesure aucun gain de précision, seulement un gain d'intensité, cette sensation d'être ramené de force. L'odeur n'est pas un coffre-fort exact. C'est un canal qui rouvre le passage, et ça n'a jamais eu besoin d'être factuellement exact pour être vrai comme expérience.

Et il y a un dernier truc, celui-là tient debout même en te concédant tout le reste. Le sentiment est mien, d'accord. Mais la Relève, elle, n'est pas un sentiment.

Emilia, dans le couloir, en train de remonter vers sa classe, ce n'est pas une projection de ma part. C'est un fait. Elle occupe vraiment la couche que j'occupais.

Il y a bien une seconde couche qui tourne, maintenant, à la même adresse, portée par un autre corps que le mien, et ça, ce n'est pas moi qui le colle sur le lieu, ça a lieu que je le veuille ou non.

Le sentiment est mien. La Relève est réelle. Il faut tenir les deux en même temps sinon on rate l'essentiel.

C'est exactement ce que Samuel Scheffler force à voir.

« La venue au monde de gens que nous ne connaissons pas et que nous n'aimons pas compte davantage, pour nous, que notre propre survie et que celle de ceux que nous aimons. »
Samuel Scheffler, Death and the Afterlife, Oxford University Press, 2013.

Ce qui charge nos vies de sens, ce n'est pas notre propre survie : c'est que le monde continue après nous, plein, tenu par d'autres. Le poste qui reste occupé, ce n'est pas une consolation qu'on se raconte le soir. C'est la condition qui fait tenir tout le reste.

« Au fond, il y a bien un mort »

Reste une objection plus tenace encore, et elle ne parle plus du lieu. D'accord, rien ne disparaît du monde, le bâtiment tient, Emilia tient. Mais moi.

La version de moi qui avait six ans, qui tenait ce poste, elle a bel et bien disparu. Tu peux appeler ça Relève tant que tu veux, au fond il y a bien un mort, et c'est un ancien toi. Renommer un deuil « Relève », c'est juste un joli mot pour ne pas pleurer.

Et je crois que c'est faux, mais il faut le dire précisément. L'enfant que j'étais n'a pas été fermé. Il a été relevé lui aussi. Le poste « enfant de six ans dans ce couloir » n'a jamais été à moi ; il était à qui le tenait, et pendant un temps ce fut moi, et maintenant c'est elle.

Je n'ai pas perdu cet enfant comme on perd un mort. Je l'ai vu passer à un autre corps, à trois mètres, ce matin. Le deuil dirait : il n'est plus nulle part. La Relève dit : regarde bien, il vient d'entrer dans le hall sans se retourner.

Les psychologues ont un nom pour cette douleur sans mort et sans rituel : la perte ambiguë. Chaque étape que franchit l'enfant, le premier pas, le premier jour d'école, est aussi un petit deuil, la version qu'on ne reverra plus. Sauf que « perte ambiguë » nomme le symptôme. La Relève, elle, nomme le mécanisme.

« C'est beau, et c'est une fuite »

Il reste une objection, et c'est celle qui me fait le plus peur, parce qu'elle ne vise plus ce que je dis. Elle vise ce que je suis en train de faire, là, avec toi, en ce moment même.

La voici, dans sa version la plus dure. « Tout ton texte est un tour de passe-passe. Tu ressens un truc désagréable au portail, un creux, et au lieu de le traverser tu lui colles un concept dessus. La Relève. C'est élégant, ça sonne juste, c'est militaire. Et pile au moment où tu devrais juste avoir mal, tu penses. Tu transformes une émotion en idée, parce qu'une idée, ça ne fait pas pleurer. C'est le plus vieux mécanisme de défense du monde : intellectualiser. Et le pire, c'est que tu le fais bien. Plus ton concept est beau, plus il endort. Tu ne m'aides pas à grandir. Tu m'apprends à ne pas sentir. »

Et il y a des chiffres sous l'objection, ce n'est pas qu'une humeur. Quand on suit la nostalgie non pas en laboratoire mais dans la vraie vie, jour après jour, elle va avec moins de bien-être, pas plus. Et la couche que tu crois retrouver n'est même pas fiable : la mémoire dore le passé et efface le négatif plus vite que le reste. Donc tu esquives l'émotion, et tu l'esquives pour un souvenir en partie fabriqué.

C'est la meilleure objection de l'essai. Et sous elle il y a une vision que je respecte : la maturité, ce n'est pas de remettre un concept sur une émotion, c'est de la traverser. La sentir monter, la laisser passer.

Un adulte qui a mal ne cherche pas un cadre. Il pleure, et ça se dissout. Le cadre, lui, fige la douleur dans une vitrine où on la regarde sans jamais la vivre.

Je ne vais pas te dire qu'elle a tort. Sur un point elle a entièrement raison, et je ne peux pas le dissoudre : un concept peut anesthésier. Un beau mot posé sur une douleur au mauvais moment, ça la remplace au lieu de la porter. Ça arrive tout le temps.

Et si tu refermes ce mail avec « La Relève » dans la tête à la place du creux dans la gorge, alors j'ai raté mon coup, et l'objection a gagné.

Mais regarde quand le concept arrive.

Il n'arrive pas à la place du creux. Il arrive après. La gorge s'est serrée avant, tu te souviens, avant la moindre pensée. Le frisson est venu entier, non négociable, et l'idée n'a bougé qu'ensuite.

Un anesthésique agit avant la douleur ; ici la douleur a déjà eu lieu, pleine, dans le corps. Le concept ne l'empêche pas.

Il ne l'explique même pas : il ne te dit jamais ce qu'est ce creux. Il te dit une seule chose, où il n'est pas. Pas dans le lieu. Tu peux arrêter de fouiller le bâtiment.

Parce que c'est ça que « traverser l'émotion » oublie. On ne traverse pas une émotion dont on a mal placé l'objet. Tu peux pleurer devant ton école 20 ans : si tu crois pleurer des murs, tu ne traverses rien, tu reviens, tu ne trouves pas le trou, tu recommences.

Nommer la Relève ne te dispense pas de traverser. Ça te dit quoi traverser.

Le concept n'est pas un pansement sur l'émotion. C'est une boussole pour l'émotion. Il ne la couvre pas, il la vise.

Et les chiffres, retourne-les. Ce qui ronge, ce n'est pas la nostalgie, c'est la rumination : le retour obsessionnel qui compare un présent terne à un passé idéalisé. C'est-à-dire, mot pour mot, le modèle du deuil, celui qui pleure une ruine et voudrait rentrer.

La Relève fait l'inverse. Elle ne rapetisse pas ton présent devant un âge d'or : elle te montre ton poste tenu, plein, vivant, sans toi.

La donnée n'accuse pas la thèse de ce texte. Elle accuse celle qu'il remplace.

Reste le fond, que je te laisse entier : oui, c'est beau, et la beauté peut endormir. Je n'ai aucune garantie que ce texte te réveille plutôt qu'il t'anesthésie. La seule différence entre un concept qui vise et un concept qui couvre, c'est ce que tu en fais en refermant le mail.

Si « La Relève » te sert à ne plus sentir, jette-la. Si elle te sert à sentir au bon endroit, garde-la.

Trois générations à un mètre carré

Trois générations à un mètre carré : l'enfant qu'il fut (relevé), moi maintenant (plein), elle (le futur, déjà passé la porte). Deux des trois couches sont tenues par d'autres corps que le mien.

Parce que le vertige vrai il est là. C'est de regarder ma propre couche d'enfance être ré-occupée, vivante, à trois mètres de moi, dans un corps qui n'est pas le mien.

Et pas seulement une couche. Trois.

L'enfant que j'ai été, re-convoqué par l'odeur, présent une seconde. L'homme immobile au portail, moi, maintenant. Et la fille qui s'enfonce dans le bâtiment sans se retourner, qui vit ma couche d'enfance aujourd'hui, dans le même couloir où, autrefois, une femme de ma famille se tenait devant une classe.

Trois occupants à une seule porte. Trois générations empilées au même point de l'espace. Et deux de ces trois couches sont désormais tenues par d'autres corps que le mien.

Le futur n'est pas devant moi. C'est ça qui me sidère. Le futur a déjà passé la porte. Il est entré sans moi.

Il y a une langue qui refuse de ranger ce manque dans le passé. Les Allemands appellent Sehnsucht ce désir inconsolable que C. S. Lewis décrivait comme tourné vers l'avant : un pays lointain qu'on n'a jamais vu et qui pourtant semble familier. La nostalgie du portail n'est peut-être pas un regard en arrière. C'est la façon dont on sent le futur arriver, et prendre la place.

Tu ne cherchais pas un endroit

Je vais te dire ce que je crois, sans en être sûr. C'est pour ça qu'on ne peut pas « y retourner ». Les gens y vont, ils ne trouvent rien de manquant, et la confusion redouble : ils cherchaient un trou et il n'y a pas de trou.

Il n'y a jamais eu de trou. Tu ne cherchais pas un endroit. Tu cherchais un tour de garde qui est fini. Et ça, aucun retour ne te le rend.

Le fleuve d'Héraclite au portail : même porte, autres eaux. Le lieu et toi, vous avez bougé tous les deux.

L'odeur est en train de rentrer dans elle

Alors je reste là. Emilia a disparu dans le hall. L'odeur est encore dans ma gorge, ce même accord de lino et de manteaux mouillés qui m'a fait tomber 30 ans en arrière il y a une minute.

Et je me rends compte d'un truc, planté sur mon mètre carré de bitume. Cette odeur, en ce moment précis, elle est en train de rentrer dans elle. Dans Emilia.

Elle se dépose, couche fraîche, sur un corps de quatre ans qui ne sait pas encore que dans 30 ans, un matin de pluie, ça lui serrera la gorge au portail d'une école, quelque part, peut-être ici.

C'est sa madeleine qui se fabrique là, sous mes yeux, pendant que la mienne finit de refroidir. La Relève continue. Une couche de plus se dépose pendant que je regarde.

Il existe un nom pour cette torsion précise du temps : la nostalgie anticipée. Manquer une chose qu'on a encore sous les yeux. Une part de toi se tient déjà dans le futur, en train de regarder en arrière l'enfant devenu grand.

Le père au portail ne pleure pas le passé. Il est relevé en temps réel.

Je n'occupe plus le créneau. Je viens juste de voir qui le tient.

Et le portail est le même.