31 août 1602, en pleine nuit.
Neeltgen Cornelis est la domestique d'un cofondateur de la Compagnie des Indes orientales (ou VOC). Elle y investit 200 jours de salaire lors de la première introduction en bourse de l'histoire.
Cette entreprise allait devenir un État souverain déguisé en entreprise :
- 40% de dividende aux actionnaires en 1669
- 150 navires marchands, 40 navires de guerre, 10.000 soldats
- 1 million d'hommes envoyés en Asie dont les 2/3 ne sont jamais revenus
- Droit légal de déclarer la guerre, frapper sa propre monnaie, fonder des colonies, exécuter des gens
Ni Apple, ni Google, ni NVIDIA ne peuvent déclarer la guerre.
La VOC pouvait.
De nos jours, les monopoles sont nombreux, numériques et l'échec d'un monopole entraîne des conséquences globales.
Octobre 2025, les serveurs d'Amazon tombent.
La moitié d'internet s'éteint.
Un mois plus tard, Cloudflare tombe à son tour.
20% d'internet est inaccessible.
Pas si grave que ça ?
Ces pannes impactent :
- Nos hôpitaux.
- Nos transports.
- Nos serveurs bancaires.
- Nos chaînes logistiques et alimentaires.
Internet est un château de cartes géant.
Substack est une bombe à retardement
En 2025, de nombreux créateurs se sont rendus compte que leurs audiences étaient à la merci des plateformes sociales.
Leur solution ?
Créer du contenu ailleurs.
C'est ce qu'on appelle le deplatforming et souvent, ce contenu se présente sous la forme d'une newsletter Substack.
Mais cette plateforme détient 41% du marché...
On fuit un monopole établi pour tomber dans un monopole en cours de construction.
"La compétition est pour les perdants. . . . Le monopole est la condition de toute entreprise qui réussit." - Peter Thiel (2014)
Au départ, j'ai considéré Substack pour lancer ma newsletter. Mais de petites frictions m'ont alerté.
Par exemple, Substack ne dispose pas d'API.
C'est une porte d'entrée qui permettrait à d'autres logiciels de communiquer avec cette application :
- Automatiser des mails de bienvenue
- Automatiser les publications
- Récupérer les données d'une newsletter
Comme l'a montré Lina Khan dans son analyse d'Amazon, le vrai pouvoir des plateformes n'est pas leur revenu...
Mais leur contrôle de l'infrastructure.
L'absence d'API est un mécanisme délibéré qui vise à maintenir une situation de monopole.
C'est le cycle d'enshittification qui pousse les créateurs à se méfier des plateformes :
- Les utilisateurs découvrent la plateforme...
- Qui explose jusqu'à atteindre une adoption massive...
- Puis commence à monétiser par le biais d'abonnements et de publicités...
- Et la qualité du contenu se dégrade, poussant les utilisateurs à quitter la plateforme.

LinkedIn est actuellement en phase 3 (monétisation).
Et Substack en phase 2 (adoption).
Mais le cycle est le même.
"Voici comment meurent les plateformes : d'abord, elles sont bonnes avec leurs utilisateurs ; puis elles maltraitent leurs utilisateurs pour mieux servir leurs clients professionnels ; enfin, elles maltraitent ces clients professionnels pour récupérer toute la valeur pour elles-mêmes." - Cory Doctorow (2023)
Ces plateformes sont un exemple simple de la création de monopoles. Mais ceux-ci émergent souvent sur plusieurs niveaux.
L'IA est le parfait exemple de cette complexité systémique.
La forme ultime de domination intellectuelle
Le grand public utilise l'IA sous la forme de chatbots, comme ChatGPT. Cette utilisation cache trois monopoles formant une domination culturelle.
92% pour NVIDIA
L'IA fonctionne grâce à des cartes graphiques :
De mini-ordinateurs électroniques qui effectuent des calculs complexes. Ces puces sont produites par NVIDIA, qui possède 92% des parts de marché.
Des serveurs entiers y sont dédiés.
Les concurrents existent :
- Les gros acteurs commencent à fabriquer leurs propres puces
- AMD propose une solution moins chère
- Quelques startups émergent
Mais si NVIDIA augmente ses prix demain, il faudra suivre.
85% pour ChatGPT et Gemini
Les Large Language Models ou LLMs que tu utilises (ChatGPT, Claude, Gemini, etc.) sont entraînés sur des jeux de données américains.
Voici les statistiques d'utilisation de ces modèles :

Créer un nouveau LLM est coûteux.
Mistral est le seul acteur européen (c'est français !) et possède moins de 1% des parts de marché. Le concurrent chinois DeepSeek en possède moins de 4%.
La domination du marché par les Américains est sans appel.
60-75% pour les USA
Les LLM que tu utilises sont entraînés sur des corpus de texte.
On fournit à l'IA une énorme quantité de données pour qu'elle apprenne à prédire la bonne réponse à donner.
Ces textes sont en vaste majorité anglais.
Les entreprises qui les rassemblent sont américaines.
Si je devais donner une estimation, je dirais que 60-75% des données d'entraînement sont de provenance américaine.
C'est une forme d'ethnocentrisme :
Les utilisateurs de LLM reçoivent des réponses imprégnées de la culture occidentale et plus spécifiquement américaine.
Nous faisons face à trois couches de monopole :
- Le matériel informatique utilisé est américain.
- Les LLMs sont américains.
- Les jeux de données sont américains.
La situation monopolistique est maintenue car les grands acteurs de l'IA récoltent beaucoup de données. Et les données, c'est le nouveau pétrole : elles favorisent la concentration du pouvoir chez leurs détenteurs.
(Si tu veux aller plus loin sur comment utiliser ces outils malgré leur concentration, j'en parle ici.)
Tandis que la guerre du pétrole est un effort permanent pour émerger vainqueur, les monopoles les plus durables sont invisibles.
Ces monopoles ont colonisé notre culture
Tu es en pleine discussion avec un ami quand soudain, vous êtes en désaccord sur le titre d'un film. L'un de vous s'exclame :
"Attends, je vais Googler le film !"
C'est une antonomase. Le mot est devenu un nom commun. On en retrouve dans notre quotidien :
- Kleenex
- Frigidaire
- Scotch
- Jacuzzi
- Sopalin
Cette forme de monopole est une colonisation des mots. Google a le monopole de la manière dont on formule une question.
Au-delà de l'antonomase, certaines marques créent un tel impact identitaire que l'on finit par y être fidèle non pour la qualité du produit, mais pour l'image de nous-mêmes que celui-ci nous renvoie.
C'est un monopole identitaire, une forme de narcissisme consumériste.
Apple en est un bon exemple :
Les gens achètent leurs produits pour montrer leur sensibilité au design, leur façon de penser différente. Ce n'est pas le cas de tous les clients Apple, mais ce noyau dur de vrais fans rend inévitable le monopole identitaire de cette marque.
Les monopoles sont omniprésents, mais la plupart sont des Monopoles Gris et avant de leur attribuer une intention, il faut comprendre que la situation est inévitable.
Deux modèles mentaux universels expliquent...
L'inévitabilité mécanique des monopoles
Si tu as déjà assisté à des conférences, tu as peut-être déjà vécu cette situation.
L'intervenant parle dans le micro, un peu fort.
Sa voix est amplifiée par le haut-parleur...
Puis captée par le micro.
Et ainsi de suite, jusqu'à causer un son désagréable et distordu.
C'est une boucle de feedback positive :
La sortie du système revient dans le système en tant qu'entrée. Le système produit donc une amplification infinie.
C'est ce principe qui est à l'œuvre lors de l'installation d'un monopole.
Le mécanisme est simple à illustrer :
Imagine une rue où deux restaurants s'installent.
Le premier a un avis Google 5/5.
Le second a un avis 4/5.
Un couple passant dîner dans cette rue regarde les avis et choisit évidemment le restaurant 5/5.
Le premier restaurant a désormais deux avis 5/5.
Le fossé ne peut que se creuser.

Les boucles de feedback positives créent les monopoles et expliquent un second concept :
La règle des 80/20, selon laquelle 20% des acteurs possèdent 80% des parts de marché. Ce n'est pas une règle de gestion inventée par un consultant. C'est une loi physique qui émerge dans tout système complexe :
- Taille de villes
- Fréquence des mots
- Répartition des richesses
- Taille des tremblements de terre
Les monopoles ne sont pas le fruit du hasard, ni de la volonté d'un dirigeant.
Ils émergent mécaniquement.
Cependant, il existe une dernière forme de monopole insidieuse mais nécessaire et à laquelle nous sommes collectivement soumis.
C'est dans notre cerveau que vivent les monopoles les plus insidieux
Les entités politiques.
Les médias.
L'école.
Ils contribuent à créer un monopole intellectuel en façonnant nos stéréotypes, c'est-à-dire des images mentales qui nous permettent de simplifier le monde.
"Les gens du même métier se rencontrent rarement, même pour se divertir, sans que la conversation finisse par une conspiration contre le public." - Adam Smith (1776)
Face à la complexité croissante qui nous entoure, les stéréotypes sont des raccourcis nécessaires. Renforcer ces images mentales tout au long de notre vie nous fait rejoindre le consensus collectif.
De nos jours, des algorithmes automatisent et amplifient la création des stéréotypes à une échelle inédite.

Le changement technologique et le chaos ambiants sont plus rapides que la capacité des institutions à induire des changements de consensus. On se retrouve avec un retard systémique qui peine à faire face au rythme de l'innovation.
Contre-intuitivement, la réponse aux monopoles ne se construit pas dans le collectif, mais au niveau individuel.
La souveraineté est un choix, pas une solution
Il s'agit de notre capacité à décider par nous-mêmes sans dépendre de qui que ce soit d'autre. La souveraineté s'exerce à deux niveaux.
Intellectuel tout d'abord :
Je suis libre de choisir mes pensées, les idées auxquelles j'adhère.
Je connais et comprends l'agenda intellectuel des sources qui forment mon opinion et suis capable de les accepter ou de les refuser.
Numérique ensuite :
Je choisis mes propres outils.
Je ne dépends pas d'outils contrôlés par les autres.
Ou bien c'est un choix délibéré.
"Avec le logiciel, il n'y a que deux possibilités : soit les utilisateurs contrôlent le programme, soit le programme contrôle les utilisateurs." - Richard Stallman, fondateur du mouvement Open Source
L'open source est un premier pas vers la souveraineté numérique.
C'est quand le créateur d'un logiciel rend sa recette publique. N'importe qui peut la lire, la modifier, l'améliorer et la redistribuer.
La newsletter que tu es en train de lire est hébergée sur Ghost, une application open source. Gagner de nouveaux abonnés est plus lent que sur Substack mais je contrôle tout.
Côté IA, j'utilise en partie des modèles de langage open source qui tournent sur mon propre serveur (j'explique comment en monter un dans Open Stack 455). En revanche, j'accepte le monopole de Google avec Gmail, Google Calendar et le reste de ses produits.
Au fond...
Les plus grands monopoles ont manufacturé le consentement. Il n'est pas simplement subi mais réellement désiré. Je ne me sens pas prisonnier de Google. Je me sens servi par Google.
Mais un monopole a-t-il une volonté propre, ou une valeur morale ? Il existe deux points de vue opposés pour répondre à cette question.
Accepter et transcender les Monopoles Gris
La critique classique dit :
"Les monopoles sont mauvais, il faut les démanteler" (Elizabeth Warren, l'UE, les régulateurs).
L'acceptation libérale dit :
"Les monopoles sont le prix de l'innovation, laissez le marché tranquille" (Peter Thiel, littéralement dans Zero to One : "Competition is for losers").
J'appelle Monopoles Gris tout monopole qui n'est pas créé pour oppresser.

Ce qui existe dans le vide entre les deux polarités, c'est le monopole comme infrastructure publique involontaire.
Google Maps est devenu une infrastructure publique au même titre que le réseau routier.
Des ambulances l'utilisent.
Des gouvernements s'en servent.
Des économies entières en dépendent.
Mais contrairement au réseau routier, cette infrastructure est privée, opaque et une entreprise privée peut la modifier, la supprimer.
L'espace entre démanteler et laisser faire serait de reconnaître certains monopoles comme des services publics et les réguler comme tels, sans en faire la propriété de l'État.
Cela nécessiterait un statut juridique intermédiaire qui n'existe pas encore.
À l'échelle individuelle, l'essentiel reste de reconnaître les monopoles et de les choisir délibérément :
- Est-ce que je suis prêt à accepter ce monopole ?
- Est-ce que je préfère payer le coût de la souveraineté ?
- Pourquoi choisit-on de rester captif alors qu'on sait qu'on l'est ?
Ce n'est qu'une fois cette base de réflexion posée à l'échelle individuelle que l'on peut envisager des solutions collectives ou encore mieux...
Adopter une approche systémique pour devenir résilients
À l'ère numérique, les algorithmes jouent un rôle prépondérant dans notre société.
Il faut donc banaliser l'éducation algorithmique et montrer à chacun comment un algorithme fonctionne et permet la création de monopoles.
Un algorithme, c'est une suite d'instructions que l'on suit pour arriver à un résultat.
Rien de plus.
Depuis que je pratique l'escalade, je suis exposé à des reels d'escalade sur Instagram. Quand je me connecte sur Facebook, on me montre des publicités pour de nouveaux jeux vidéo.
Tout ça, c'est le fruit de nombreux algorithmes. Ce mécanisme n'est pas limité au monde digital.
Pour déterminer quels livres se vendent le mieux, on utilise aussi une suite d'instructions. Ces livres sont ensuite étiquetés best-sellers. Ils bénéficient donc de plus d'exposition et rapportent de plus en plus d'argent.
Nous sommes encore une fois face à une boucle de feedback positive.
Cathy O'Neil appelle ces algorithmes des armes de destruction mathématiques à la fois opaques, à impact massif, et capables de modeler la réalité.
Apprendre à les reconnaître nous redonne le pouvoir d'exercer notre sens critique.
"Des milliards de personnes font déjà confiance à l'algorithme de Facebook pour ce qui est nouveau, à Google pour ce qui est vrai, à Netflix pour quoi regarder, et à Amazon pour quoi acheter." - Yuval Noah Harari (2020)
Le mécanisme inverse qui s'oppose aux monopoles, c'est la mise en place de protocoles : un ensemble de règles que deux parties acceptent de suivre pour communiquer entre elles.
Pour envoyer une lettre, il y a un protocole :
- Tu écris l'adresse en bas à droite de l'enveloppe.
- Tu colles un timbre en haut à droite.
- Tu mets le code postal, puis le nom de la ville.
De la même manière, pour envoyer un mail, il y a le protocole SMTP.
Les produits rattachés à ce protocole sont Gmail, Yahoo, Proton...
Mais l'accessibilité globale de ce protocole empêche le monopole complet par les gros acteurs.
Créer moins de produits et plus de protocoles favorise la souveraineté à l'échelle collective et individuelle. Aujourd'hui, n'importe quel individu peut créer son propre serveur mail pour envoyer des messages à un ami.
L'informaticien Jaron Lanier va plus loin en proposant le concept de micropaiements.
Chaque donnée ou contribution en ligne que tu produis serait rémunérée. Les monopoles de données perdent tout leur pouvoir extractif.
On peut décliner cette même idée avec des frameworks ouverts plutôt que propriétaires.
Avec le Quotient Polymathique, je propose un modèle en six dimensions pour mesurer ta capacité à apprendre, connecter et exceller dans des domaines variés.
C'est l'inverse d'un test de QI classique :
Tu payes 400€ pour un test officiel qui a certes une valeur clinique mais reste un format monopolistique qui t'enferme dans des labels.
Le meilleur exemple de souveraineté numérique est Linux, un monopole open source qui existe sans entraîner une concentration du pouvoir. 90% des systèmes informatiques fonctionnent sur Linux.
Ton téléphone Android tourne sur Linux.
La Station Spatiale Internationale tourne sur Linux.
Netflix, Google, Amazon, leurs serveurs tournent sur Linux.
La quasi-totalité de l'infrastructure d'internet tourne sur Linux.
Mais Linux n'appartient à personne.
"L'esprit était très décentralisé. L'individu avait un pouvoir incroyable. Tout reposait sur l'absence d'autorité centrale à qui demander la permission." - Tim Berners-Lee (2018)
Ce qui reste du plus grand monopole de l'histoire
En 1799, la VOC est en fin de vie.
La bureaucratie explose. Les employés corrompus font du commerce parallèle à grande échelle. Et sans pression concurrentielle, l'innovation disparaît.
Les coûts militaires pour maintenir le monopole deviennent supérieurs aux profits qu'il génère.
La compagnie est dissoute en 1799, criblée de dettes.
Quant à Neeltgen, la domestique néerlandaise qui avait investi 200 jours de salaire ?
Elle a revendu ses parts moins d'un an après l'entrée en bourse, sans doute parce qu'elle n'avait pas les moyens de payer les versements en quatre fois de cet investissement.
Si elle était parvenue à tenir le cap, elle aurait fait x650 en un siècle.
L'équivalent de 130.000 ans de travail.
La Grande-Bretagne reprendra le modèle colonial au XVIIIe siècle avec l'East India Company. Un siècle plus tard, les empires coloniaux cèdent.
Rockefeller monopolise le pétrole avec Standard Oil.
Chaque monopole démantelé ou effondré crée le vide dans lequel le suivant s'installe. On change de propriétaire, ou de denrée rare. Les épices deviennent le pétrole, le pétrole devient les données, les données deviennent la puissance de calcul.
Et Neeltgen Cornelis, elle, elle est toujours là.
C'est le petit utilisateur du monde digital comme toi et moi. Qui contribue au monopole, qui en dépend, qui en est prisonnier et qui n'a aucun levier si la machine s'effondre ou change les règles.
La VOC a mis 197 ans à s'effondrer.
La seule question, c'est qui sera la prochaine VOC et si cette fois, Neeltgen aura le choix de ne pas investir.