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7 min de lecture

Tu as appris à lire, écrire et parler mais pas à penser

Tu as appris à lire, écrire et parler mais pas à penser

Note personnelle :

Cet essai m'a été inspiré par un membre du Cercle des Cartographes qui décrivait précisément l'impuissance ressentie face aux biais cognitifs.

On se retrouve vite à se demander à quoi ça sert d'apprendre tout ça...

J'ai mis une dizaine d'heures à organiser les process de réflexion et de décision que j'utilise depuis des années – pour pouvoir les transmettre ici.

Dans cet essai, tu découvriras :

Faire le choix d'investir du temps dans ma capacité à mieux réfléchir est un choix qui a transformé ma vie.

À l'ère de l'IA et de la surinformation, c'est déjà une petite révolution.

Bonne lecture,

EM


Les biais cognitifs sont aux humains ce que la grille harmonique est au musicien de jazz. De 2011 à 2015, Philip Tetlock a réuni des milliers d'amateurs. Leur objectif était d'effectuer des prédictions géopolitiques.

Résultat : Ils ont performé 30% mieux que les officiers de renseignement professionnels avec accès aux infos classifiées.

Leur secret ?

Ils raisonnaient en probabilités, pas en certitudes.

Les experts étaient victimes de leurs biais cognitifs : des déformations de la pensée qui les conduisaient à prendre de mauvaises décisions. Les biais cognitifs sont la grille harmonique de la pensée.

Mais pourquoi les connaître sur le bout des doigts ne nous immunise pas contre eux ?

La connaissance des biais est un piège

D'après Daniel Kahneman, le cerveau est divisé en deux systèmes :

  1. Le Système 1 utilise des raccourcis cognitifs pour simplifier le monde.
  2. Le Système 2 permet la réflexion profonde et les décisions délibérées.

Nos biais cognitifs vivent dans notre Système 1. Il en existe une multitude, qui façonnent notre pensée.

Le problème : une fois appris, ils finissent au Grenier des Biais et s'accumulent pour former une large collection qui prend la poussière. Ce n'est qu'après une mauvaise décision que tu te rappelles l'existence d'un biais...

Savoir que tu as des biais ne te protège pas des biais.

Le Grenier des Biais : une collection qui prend la poussière.

Les études montrent que les gens formés aux biais cognitifs deviennent plus confiants, donc plus vulnérables. Les personnes ouvertes d'esprit et dotées d'une grande capacité cognitive ont une vulnérabilité aux biais plus grande que les autres.

L'intelligence n'atténue pas l'angle mort : elle l'amplifie.

"Hormis certains effets que j'attribue surtout à l'âge, ma pensée intuitive est tout aussi sujette à l'excès de confiance, aux prédictions extrêmes et au biais de planification qu'avant que j'aie fait de ces sujets mon domaine d'étude."
— Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow (2011)

Le prérequis pour développer sa qualité de pensée est l'acceptation de percevoir le monde au travers d'un prisme : celui du biais. Mais si le prix Nobel pionnier du domaine tombe toujours dans ces pièges, comment peut-on espérer y échapper ?

On ne peut pas.

Mais l'objectif n'est pas de s'immuniser c'est impossible. On peut en revanche apprendre à utiliser les biais cognitifs à notre avantage.

J'utilise depuis des années une tactique peu orthodoxe pour modifier les biais inscrits dans mon Système 1.

L'interception pour utiliser les biais

Tu t'es déjà demandé...

Ces situations sont des moments où tes biais cognitifs entrent en action.

Colère + Débat = Angle Mort. Les débats enflammés sont réservés aux soldats, pas aux cartographes.

Le premier aspect pour intégrer les biais, c'est l'interception : repérer les situations qui déclenchent ces biais.

Quand je remarque un biais, j'effectue une action physique. Claquer des doigts discrètement, joindre mon pouce et mon index... Développer une habitude similaire court-circuitera tes réflexes mentaux.

Et comme c'est toujours plus facile d'observer les autres, je te recommande de commencer par :

  1. Intercepter les biais de personnages fictifs.
  2. Puis chez tes interlocuteurs.
  3. Et enfin chez toi.
Commence par la fiction. Finis par toi-même.

L'interception est la compétence manquante entre connaître un biais et agir dessus. Ce n'est ni de la connaissance ni de l'action.

C'est l'étape intermédiaire : remarquer en temps réel que le biais est actif.

Le processus n'est pas juste cognitif, il est émotionnel. Intercepter un biais est inconfortable. Cela implique de reconnaître que tu te trompes en ce moment même. Ton identité s'en trouve menacée.

J'ai écrit un essai entier sur ce mécanisme : on confond ce qu'on croit avec ce qu'on est.

Une fois que tu sauras repérer tes biais, l'étape suivante est de savoir quoi en faire.

Travailler avec des croyances en pourcentage

Au début de ma carrière, j'étais convaincu que les grandes écoles forment des personnes incompétentes et imbues d'elles-mêmes.

Parce que...

C'était un mécanisme de protection.

Dès que je rencontrais quelqu'un qui venait d'une grande école, une petite voix dans ma tête cherchait à capter les incohérences de son discours. À rejeter les idées qu'il émettait.

Quand une croyance fait partie de ton identité, elle devient difficile à changer.

Les biais dévoilent nos images mentales.

La solution n'est pas de supprimer la croyance mais de la détacher de ton identité.

Ce discours interne est source d'information : je pense ça, qu'est-ce que ça révèle sur moi ? À partir de là, tu peux faire évoluer tes convictions.

En leur attribuant un pourcentage.

"Je suis convaincu à 85% que les grandes écoles sont moins efficaces pour apprendre qu'un parcours autodidacte."
Une croyance n'est pas un fait. C'est un pourcentage.

Petit à petit, j'introduis de la nuance et de la complexité dans mes opinions. Le pourcentage n'a pas besoin d'être exact, ce qui compte c'est de le mettre à jour fréquemment.

C'est ce qui te permet de penser plus clairement.

"Pour les superforecasters, les croyances sont des hypothèses à tester, pas des trésors à protéger."
— Philip Tetlock & Dan Gardner, Superforecasting: The Art and Science of Prediction (2015)

Mais ce n'est que le premier domino : la finalité est de prendre de meilleures décisions.

Comment prendre les décisions importantes ?

Quelques décisions importantes déterminent le cours de nos vies.

Pourtant, on passe à peine plus de temps à décider quoi manger ce soir qu'à réfléchir à ces décisions clés. Elles devraient nous prendre des jours, voire des semaines de réflexion.

Avoir une liste des biais cognitifs les plus courants est essentiel, avec des questions de réflexion pour chacun. À chaque décision importante, tu peux passer ta liste en revue et identifier les biais pertinents.

J'ai compilé les 15 biais les plus courants avec une question de réflexion pour chacun. C'est ici.

Une bonne question pour cela :

Imagine que tu as pris la mauvaise décision. Pourquoi ?

Gary Klein a démontré qu'imaginer la certitude d'un échec limite l'énergie gaspillée à réfléchir aux probabilités. Cela permet de se concentrer sur l'identification des risques. Une fois les biais pertinents identifiés, tu peux utiliser ce prisme pour guider ta décision.

"Le pre-mortem inverse la dynamique : les gens montrent leur intelligence par la qualité des risques qu'ils soulèvent."
— Gary Klein, Performing a Project Premortem (2007)

Mais un autre facteur entre en jeu lors d'une prise de décision... car nous sommes humains.

Notre réflexe par défaut pour prendre une décision importante est d'avoir des discussions profondes avec des proches.

Mais ils ont leurs propres biais.

Si j'hésite à quitter mon job, ma compagne me conseillera de rester pour nourrir son besoin de sécurité. Mon meilleur ami qui voulait faire un road trip avec moi me conseillera de tout foutre en l'air.

Alors, où trouver de la diversité cognitive pour éclairer nos décisions ?

Pour la première fois de l'histoire de l'humanité, nous disposons d'un outil pour simuler des perspectives.

Vers une multitude de perspectives

Il faut voir les perspectives qui s'offrent à toi comme des paires de lunettes. Elles te permettent de percevoir un aspect de la réalité.

Si tu enfiles 50 paires de lunettes, tout sera confus.

Mais si tu prends le temps de mettre chaque paire de lunettes l'une après l'autre, tu auras un aperçu complet de la réalité.

Scott Page a démontré que des groupes diversifiés surpassent des groupes d'experts dans la résolution de problèmes difficiles.

Dans le Cercle des Cartographes, Guillaume a demandé récemment :

"Pour les biais : aujourd'hui je suis retombé sur la définition du biais du survivant et je réalise que je suis complètement tombé dedans depuis 6 mois sans m'en rendre compte."

Cinq personnes ont proposé des approches différentes à son problème :

Tu ne cherches pas des gens qui pensent comme toi. Tu cherches des gens qui voient ce que tu ne vois pas.

J'ai créé un outil gratuit qui applique ce principe : explorer une question à travers les perspectives de 100 penseurs issus de disciplines différentes. La Cartographie Systémique.

Les 4 étapes pour penser avec tes biais, pas malgré eux.

Bien qu'elle possède ses propres biais, l'IA est un excellent partenaire de réflexion. Tu peux t'en servir pour générer des perspectives contre-intuitives sur un problème :

En cumulant les perspectives de tes pairs avec celles de l'IA, tu obtiens un panel de diversité maximale. C'est ce panel qui constitue la grille harmonique qui guidera ta prise de décision.

Mais la décision finale t'appartient.

Un musicien de jazz ne cherche pas à jouer sans la grille. Il apprend à reconnaître quand il joue dans la grille et à en sortir délibérément.


PS : Si tu veux aller plus loin sur la prise de décision, j'accompagne quelques personnes en mentoring individuel.

PPS : Si cet essai t'a été utile, transfère-le à quelqu'un qui accumule les biais cognitifs sans les utiliser.